26 mars.

C'est mon anniversaire,
je n'ai plus 30 ans.

30 mars, 15h09.

Je reviens de l'hôpital, mauvaise journée, mauvaise fille. Encore.

Ce matin, inquiète et impatiente, je suis revenu de ma propre initiative à l’hôpital pour revoir la généticienne et qu’elle m’apporte ses conclusions quant au problème génétique de ma grand-mère. Comme on ne m’a pas communiqué de deadline précise le 23 mars dernier, évidemment, j’ai été quelque peu rabrouée par la spécialiste, pas contente de me voir débarquer comme ça, sans rendez-vous, me faisant comprendre qu’il y avait des patients en souffrance qui attendaient leur tour depuis longtemps. Elle accepte cependant de me faire passer entre deux rendez-vous alors j’écoute, je prends note et j’encaisse sans broncher. Elle m’apprends que lorsque l’on est confronté à ce genre de problème médical, il faut en informer des confrères généticiens et le cas passe en commission. Mais ces commissions n’ont lieu, apparemment que tous les deux mois ou plus. En l'écoutant, je me dis que j’ai eu le nez creux en revenant la voir spontanément. Finalement, ça valait le coup de me faire pourrir sinon, je pense qu’on m’aurait fait patienter encore plusieurs jours voir plusieurs semaines le temps que cette commission passe (et à ce moment-là, qui sais si j'aurais été encore disponible pour faire ce fameux don).

 

Rapidement, elle m'apprend que la cause du décès de ma grand-mère est sans conséquence pour la suite, putain, quel soulagement! Mais à peine ai-je le temps de savourer l'évènement qu'elle m'annonce qu'il va falloir éclaircir un autre problème, cette fois, du coté de ma branche maternelle: les problèmes d'infertilité rencontrés par ma mère et surtout ma tante font soupçonner à la généticienne la probabilité chez moi d'avoir un "x fragile", c'est à dire, une fragilité du chromosome x, ce qui pourrait, encore une fois interrompre définitivement le processus de don. Je n'en peux plus, c'est de l'acharnement, c'est à devenir parano. Je suis tellement épuisée que j'en arrive à me dire que si je suis porteuse de cette merde et bien ça sera la bonne excuse pour tout arrêter. Mais pourtant, je tiens. Me voilà donc avec une prescription de la généticienne pour faire une prise de sang histoire de clarifier ce potentiel x fragile. Les yeux embués de fatigue, d’informations nouvelles à traiter et de larmes d'humiliation qui ne sortiront pas, j'inspire profondément pour faire redescendre la pression. 

Je sors du bureau, je marche, j'appelle l'ascenseur, les portes s'ouvrent, boutons 3, j'appuie, les portes se referment, je suis seule et vide dans la boite métallique qui monte et s'arrête. Ouverture portes, automate, je marche, papier toujours dans une main reliée à un corps qui n'a plus de sens, je retrouve le médecin référent qui ne m'attendait pas, je lui explique ce qui se passe, -je n’ai pas rendez-vous avec elle non plus alors je résume vite  pour ne pas empiéter sur le temps des patients, eux, prévus et je lui montre la prescription de la généticienne. Je retourne dans le bureau des infirmières, le même que la dernière fois, je m'assoie, je souffle, j'attends, je ferme les yeux, j’écoute les bruits ambiants. Des gens assis qui attendent on ne sais plus trop quoi, d'autres, perdus cherchent des informations parfois dans un français approximatif comme cet homme qui tente de rentrer dans le bureau et qui cherche quelqu’un des yeux, une oreille à qui parler, une réponse pour sa femme mais il n'en aura pas ou bien pas celle qu'il attendait. Chacun d’entre nous n’est, entre ces murs plus qu’un grand sac d’interrogations angoissé et vulnérable qui ne sait pas à quelle sauce il-elle sera mangé. Heureusement, des infirmières sont à l’écoute. La jeune femme blonde qui s’est occupé de mon cas les dernières fois me reconnait, petite lueur positive, un rayon de soleil chaleureux après l'orage, je la remercie. On bavarde, je m’épanche, je lui fais part de mon désarroi, de ma fatigue, des quiproquos pas possibles, je suis une casse-couilles et le service me connait, on rigole. Au bout du rouleau, je donne - encore - mon bras gauche pour une énième prise de sang et vérifier cet x fragile. Assise dans le gros fauteuil orange moelleux et élimé, manches retroussées, les bras ouverts, je suis Jésus sur la croix, le week-end de Pâques vient juste de passer, je suis hyper tendance.

 

Qu'il coule d'entre mes jambes
ou qu'il soit tiré de mes bras, 

il est très souvent question de sang
dans cette histoire,

(le caractère sacrificiel
n'est jamais loin...)

L'infirmière me conseille d'aller au cinéma pour me changer les idées, un Mcdo ne me ferait pas de mal non plus. Le creux du bras percé et scotché, je sors de la pièce et je croise le médecin référant au passage qui me dit:

-"Ok, on fait comme on a dit, vous continuez la pilule jusqu'au 2 avril au soir,
vous attendez vos règles qui doivent arriver le 6 et si je ne vous appelle pas d'ici le 6,
vous pouvez enclencher le traitement".

VERTIGE

 

Putain de merde, ça y est. Je prie le bon-dieu pour que mon ventre ne fasse pas son sauvage comme en décembre dernier avec le Duphaston. Et si mes règles déboulent en avance le 4 ou le 5 avril et que je n'ai pas encore de nouvelles pour l'x fragile ? Mon cerveau traite comme il peut les informations, je compte et recompte mes jours de cycle menstruels, je suis au bout de mes capacités physiques et cognitives.

12h33, je sors de l'hôpital, il pleut. Je consulte mon téléphone, au même moment, je reçois un sms d'une amie protestante:

 

«l'épreuve nous apprend à être patients

et à faire davantage confiance à Dieu» 

(Rm 5:3-4). Dieu utilise l'épreuve

afin d'affermir notre caractère. PassLeMot.

 

Je me couvre et je rejoins le cinéma tout près, pas de séance disponible à ce moment-là, il pleut toujours, je déteste la pluie, ça me déprime. Direction le Mcdo sur la place, trousse de secours des âmes en peine toujours disponible, bien plus d'ailleurs que les humains eux-mêmes. Chien mouillé, je compte et recompte mes jours de cycles dans ma tête et sur mes doigts. J'entre dans le resto, je commande mon menu à la borne, je monte à l'étage, on m'apporte mon plateau, il fait chaud. Dans le brouhaha ambiant, je sors un petit carnet, j'envisage telle ou telle possibilité, je recompte encore et encore, et si jamais …? Non, allez, on arrête les frais. Je referme mon calepin, j'ouvre la boite du hamburger - bien plus plat que sur la photos de la borne de commande - les frites s'effondrent gentiment sur le plateau. Ma voisine de gauche est seule à sa table elle aussi. Il y a plein de monde dans la salle, près de moi, une petite fille s'amuse avec le jouet offert dans son menu. Il est 13h, on est mercredi, l'x fragile peut attendre, aujourd'hui, c'est le jour des enfants.

***

Je sais qu’il faudra garder une trace de tout ça, pour moi, traduire par les mots ce grand Ça pour le faire exister. Rendre compte de ces émotions, de ces sentiments multiples et de ce vertige mental que personne ne peut soupçonner. Mais c'est aussi la nécessité de raconter cette expérience physique 

invisible du corps féminin, à travers ce phénomène biologique visible, très visible que peuvent être les règles, ce sang, ce sang signifiant, ce sang qui rythme le temps qui passe, annonciateur aveugle et froid, grand ordonnateur du monde capable d’apporter la joie immense comme la peine la plus dramatique. Comme si l’humanité tout entière était remise en question chaque mois et que finalement, 

...l'avenir de l’espèce humaine

 ne tenait qu’à
une tâche de sang

 au fond des culottes des filles.

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Partie 2

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BellyWesternProject - 2015-2019.

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