23 mars, début d'après-midi.

Totalement abasourdie, je ne me projette absolument pas dans une hypothétique stimulation hormonale. La seule chose dont j’arrive à me souvenir et qui me fasse encore tenir debout, c’est la mort de ma grand-mère. Il me faut rapporter au plus vite des informations complémentaires -et des bonnes- à la généticienne sur les circonstances exactes de son décès sinon je suis foutue. Je sors de l'hôpital en morceaux, mon corps et mon esprit m'on lâché, je suis seule avec mon fardeau d'informations et de craintes que je dois charrier seule jusqu'à chez moi. 

Ce matin, on m'a dévoré en place publique 

et j'ai l'impression d'être la seule à avoir vu 

le drame sanglant qui s'est joué.

23 mars, début d'après midi, suite.

 

Mission: élucider l'affaire "Mamie". Je m'exécute sans perdre de temps. Mon père ne peut pas m’aider faute de réseau au paradis, alors, je prends mon courage à deux mains et j’appelle ma maman pour en savoir plus quant aux circonstances précises de la mort de ma grand-mère paternelle, décès qui remonte à plusieurs années maintenant. Pour cela, je dois lui expliquer la raison de mon coup de fil, elle ne sait pas dans quoi je me suis embarqué, c'est complexe mais je n'ai pas le choix. J'appelle, ça sonne, ça sonne longtemps. J'ai peur qu'elle ne soit pas là, j'ai peur de sa réaction aussi. Elle décroche le téléphone, par chance, à cette heure-ci, elle ne travaille pas. On discute brièvement et je lui expose la situation et mon problème. Elle trouve ma démarche risquée mais heureusement, elle comprend. Je respire et je me lance:

 

"De quoi est morte mamie 
précisément ?"

 

Elle cherche et essaie de se souvenir mais malheureusement, elle ne peut pas m’aider plus. Elle m’oriente alors vers mon oncle, l’autre fils de ma grand-mère. On se parle rarement et je n’ai pas envie de lui expliquer pourquoi j’ai besoin de ces informations, mais à cet instant précis son aide est absolument capitale. Ayant fait part au médecin référant de ma réticence à divulguer ma démarche à ma famille pour le moment, sur ses conseils, je vais expliquer à mon oncle que "dans le cadre d'analyses médicales, j'ai besoin de connaître mes antécédents génétiques et donc de savoir précisément de quoi est morte ma grand-mère" dixit le doc. Je n'aime pas ces situations où il faut se cacher, dissimuler la vérité mais parfois, il le faut, pour le bien commun, pour avancer. Et puis, je me dis que quand tout cela sera terminé, il finira bien par l'apprendre, pour le moment, pas besoin d'ameuter le quartier inutilement. 

J'ai son numéro de portable dans mon répertoire alors j'y vais, j'appelle. Ça sonne. Il est en voiture, j'entends mal. Embarrassée, je lui décris ma situation suivant les conseils du médecin et contre toute attente, il comprend ma demande et accède à ma requête sans poser de question. Les quelques dizaines de secondes où il me détaille les faits et ce qui est précisément arrivé à ma grand-mère au moment de sa mort semblent une éternité. Jusqu'à ce qu'il me dise que la maladie qui l'a emporté n'affecte pas les générations suivantes.

 

-C'est vrai, c'est sûr ?"

 

Il ajoute que des tests ont été réalisés en ce sens à l’époque, je ne le savais même pas...

Ou bien, je ne m'en souvenais plus. Mais il me certifie qu'il n'y a pas d'incidence sur les générations suivantes. Ca me soulage, du moins pour le moment car il me faut maintenant envoyer ces précieuses informations par mail au cecos et attendre. Attendre. 

 

De l'importance d'être précis, 
merci tonton.
*

 

*Avant de prendre sa retraite, mon oncle était dans la police, l'esprit détective, ça aide parfois.

23 mars, le soir.

 

Ultime blocage: il faut faire parler les morts. Je dois écrire, encore, pour ne pas oublier, pour ne pas abandonner tout cela à la poussière. J’ai besoin d’écrire pour me protéger, pour m’approprier pleinement cette aventure intérieure, une véritable aventure intérieure, mentale et physique. Intérieure. Évoquer son intérieur, j’aime bien cette idée. Virginia Woolf n’est pas loin.

Demain, dans quelques jours tout au plus, tout, cette fois tout, absolument tout peut s’arrêter. Et là, l’urgence d’écrire, de garder tout cela précieusement, pour moi, pour mon corps, ma tête et mes intuitions, les belles, qui m’ont sans aucun doute mené jusqu’ici, dans cet inconnu. Si on m’avais dit que ma grand-mère resurgirait d’entre les morts… Et je repense à cette longue discussion avec la psychologue ce matin, évoquer les morts violentes d’un coté, la faiblesse des hommes dévoilée au grand jour et de l'autre, les problèmes de fertilité des femmes. La mort précipitée contre l'instinct de vie freiné, la parole est vie, puissance féconde.

 

Je n'arrive même plus à écrire, comme paralysée, sur le fil du rasoir, prête à sauter, tout est là, tout est prêt mais ma grand-mère, morte depuis longtemps a le pouvoir, malgré elle de me stopper définitivement dans cet élan de vie. C'est un sentiment étrange d'imaginer que la mort d'un ancêtre peut remonter à la surface et remettre votre vie totalement en cause, comme ça, d'un coup, sans bruit. Convoquer les morts et les vivants, c'est donc cela. Et un vertige, un vertige indéfinissable inonde mes pensées. Mais rien, je n'arrive à rien, rassembler mes souvenirs de la journée, non, rien, un grand blanc. Demain, très tôt, je regarderais ma boite mail, j'espère qu'il y aura une réponse du cecos. Encore une fois, je n'imagine pas qu'on me dise que tout est définitivement fini, qu'on ne peut pas prendre le risque de me déclarer apte au don à cause de la maladie qui a emporté ma grand-mère il y a des années maintenant. Comment imaginer cela, encore une fois, c'est étrange.

 

MAMIE, 

PRIE POUR MOI,

OUVRE LES YEUX 

ET DIS-MOI QUE

TOUT CELA N’EST PAS GRAVE,

QU’IL NE FAUT PAS S’INQUIÉTER,

QUE TOUT VA BIEN,

QUE DEMAIN
TOUT IRA BIEN POUR MOI.

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Partie 2

Partie 3

BellyWesternProject - 2015-2019.

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