25 avril.

D-Day.
 

 

J’ai tellement peu dormi de peur de ne pas entendre l’alarme de mon téléphone que j’ai l’impression de m’être simplement reposé d’un oeil. Et ce n’est pas qu’une impression, le réveil est dur, ça pique. Mais j’ai tout bien préparé la veille, mes papiers, mes vêtements, mes post-it et autres notes en rouge qui tapissent la cheminée, tout est fin prêt. Une douche et un shampoing avec le reste de Betadine Scrub utilisée hier soir, ne rien avaler pour être à jeun et direction l’hôpital à quelques minutes à pieds, un vrai luxe d’habiter si près, j’en ai conscience.

Arrivée sur les lieux, je me rends dans une première bâtisse lumineuse et moderne pour récupérer mon dossier d’admission. Je prends un ticket, je m’assoie et je patiente. Je récupère enfin mes papiers et je rejoins un autre bâtiment. Vendredi dernier, lors du dernier rendez-vous de contrôle, les infirmières m’ont briefé: attention, le bâtiment du service de la médecine de reproduction sera en travaux à partir du... 25 avril prochain, aujourd'hui donc, le hasard bien sûr. Schéma à l'appui, j'avais fait un repérage histoire de me rassurer, trouillarde comme je suis. 

Dossier en main, j'arrive à l’étage du service, d'autres femmes sont déjà là, l'infirmière responsable des admissions nous appelle. En rentrant dans le bloc, j'ai le sentiment de pénétrer dans un univers parallèle ou le temps ne m'appartient plus, ou je ne m'appartiens plus. Je me retrouve avec une autre jeune femme dans le petit bureau de l'infirmière et je lui demande:


_Vous êtes là pour une FIV ?
_Oui. Et vous ?
_Donneuse d’ovocytes.

_Ah oui? C’est bien ! Il en faut. 


On ne s’attarde pas, il nous faut rester concentrées sur ce que nous dit l’infirmière, c’est important. Elle nous montre ensuite le vestiaire où il faut se changer. Rester attentives, toujours. On se retrouve, je crois, toutes les deux dans le vestiaire, pas de chichi, on est là pour subir la même procédure, exit les complexes physiques, nos corps de femelles pleines d’oeufs se préparent. Sacs, chaussures et vêtements sont déposés dans des casiers respectifs, on passe une longue camisole bleue et un drap autour de la taille. Il faut passer aux toilettes. Observation, surveillance, procédure, discipline. On rentre dans la salle commune et d’autres femmes arrivent après nous. Nous sommes programmées pour subir notre ponction d'ovocytes à une heure bien précise: à peu près 36 heures après l’injection du produit permettant l'ovulation, ainsi, de quart d'heure en demie-heure, la salle se remplit petit à petit. Et je m'imagine: tiens, celle-ci a fait sa piqûre samedi soir à 21h30, cette autre, à 22h, etc... Samedi soir, nous étions seules. Seules et toutes ensembles. On se retrouve donc rassemblées dans cette grande salle froide que les infirmières ont un mal de chien à réchauffer. C'est le premier jour de travaux, elles aussi prennent leur marques. Je suis allongée dans un lit, je demande à l'infirmière de poser le cathéter sur le poignet gauche et non dans le creux du bras qui a bien souffert ces dernières semaines. Mon corps a été et continue d'être percé de partout, petite poupée vaudou qui s'habitue, consciente et joyeuse à la douleur. Puis vient mon tour, on vient me chercher, peu de choses me reviennent. Enfin, je ne sais pas, ai-je vraiment envie de m'en souvenir. La seule image qui reste marquée dans mon esprit est celle de cette femme qui s'apprête à me mettre le masque pour m'endormir avant l'intervention et qui me dit quelque chose comme:

«Ne vous inquiétez pas,
vous allez trouver le prince charmant...»

 

Pour celles et ceux qui ont perdu le fil de l'histoire, je résume: je suis célibataire, je suis là, allongée sur cette table pour faire un don d'ovules, j'ai découvert que j'ai une fertilité basse (encore une fois, tout est relatif puisque je suis là...) et quand j'évoque le sujet, tout ce qu'on me suggère c'est de trouver un prince charmant (un homme, pour celles/ceux qui n’auraient pas encore compris) et de faire un enfant avec ce dernier le plus vite possible pour désamorcer mon angoisse. C’est presque systématique, à croire que j’ai beau penser, me questionner, rien à faire, il revient toujours sur le tapis celui-là, pourtant on ne le voit jamais. Les pauvres garçons, ne servent-ils donc qu’à ça? Ne sont-ils que des banques de sperme sur pattes? Je n’ai pas le temps de penser à tout cela, on me pose le masque sur nez et je m’endors.

 

 

 

 

Milles mondes

que je ne reverrai jamais.

 

 

 

 

 

 

 

Le réveil est léger.

Mon cerveau se reconnecte tout doucement

et une seule chose m’anime malgré le désordre qui règne encore dans ma tête: 

 

 

PUTAIN, JE L'AI FAIT !










 

 

 


 

 

Joie immense - désorientée - satisfaction pleine et entière - étourdie, je ne pense qu’à une chose: prendre les filles de ma famille dans les bras pour partager ma joie et ma fierté. Mais à mon réveil, je suis seule et ce moment essentiel, je le partage, bien malgré elle avec l’infirmière qui surveille mon état et qui me demande comment je me sens. Je viens de faire un truc génial, évidement que je me sens bien! Je suis encore un peu à coté de la plaque mais l’envie de déballer ma vie prend le dessus et je raconte mon parcours comme si le besoin de me justifier était plus fort que tout. C’est un grand soulagement de pouvoir enfin parler et puis je suis une exception, je le sais et je veux qu’on le sache. 

 

L’état d’esprit dans lequel je suis à ce moment-là est difficile à décrire: je suis très heureuse de ce que je viens d’accomplir mais l’euphorie intérieure laisse très vite place à la nostalgie, j’ai le sentiment que désormais tout est bien fini, je ne vais plus revenir dans cet hôpital auquel je m’étais habitué. Les souvenirs sont balayés comme après la fête, on vient de vider mon corps, mes petits oeufs sont partis quelque part, loin et le relai va être pris. J’ai accompli ma mission, c'est la fin d’une époque, le début d’une autre et je vais disparaitre comme prévu. Mais c'est plus fort que moi,  je sens l'angoisse monter, je ne veux pas qu’on me laisse partir, pas encore, pas maintenant... Il me faut parler à cette infirmière, lui dire toute la fierté qui me remplit désormais, parler de ça, de ce Grand Ça qui vient de traverser ma vie avant que tout s’efface. Je veux exister encore un tout petit peu, être dans la lumière un dernier instant avant qu’on m’oublie, avant que cette incroyable aventure ne s’évanouisse dans l’implacable silence de l’anonymat. Mais ce soudain besoin d’être reconnue pour mon geste se heurte violemment avec l’organisation hospitalière: quelques temps après mon réveil, on me remets dans la salle avec les autres femmes et je ne peux pas partager ma joie, je suis fière de ce que je viens d’accomplir mais je ne peux pas le dire. Car si techniquement, nous suivons une procédure médicale similaire jusqu’ici, ces dernières ne sont pas dans la même dynamique que moi, elles sont ici parce qu’elles n’arrivent pas à tomber enceintes naturellement et elles en souffrent très certainement. Et si pour moi, le parcours est terminé, pour elles, il continue, avec son lot de douleurs, d'angoisses et d'appréhension alors pas question pour moi d’aller déballer mon expérience et puis, je n'ai peut-être tout simplement pas le droit d'en parler, si un membre du personnel m'entend, on va peut-être me demander de me taire.

 

À ce moment précis, la règle de l'anonymat à laquelle je dois me soumettre me rappelle à l'humilité nécessaire pour comprendre la souffrance de ces femmes et je n'oublie pas pourquoi je suis là: aujourd'hui, je viens de faire un don d'ovules et j'en retire une grande satisfaction personnelle mais un jour, je serais peut-être à leur place et ce silence imposé ne fait que renforcer mon engagement. 

Ce silence,

préservé dans l'intimité
de mon corps et de mon esprit,

ce silence,

tout entier en moi, en secret,
dans une plénitude absolue,

 

ce silence me relie à elles 
pour toujours.

***

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BellyWesternProject - 2015-2019.

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