21 avril.

Je suis fatiguée. Je regarde les boites où j’ai gardé les seringues et les aiguilles usagées et je me dis:  


Pourquoi je fais ça?

 

Pourquoi j’injecte volontairement tout ces produits dans mon corps? Ça fait maintenant deux semaines que je me pique quotidiennement et je vois cette quantité de matériel utilisé, de traitement de cheval accumulé dans mes entrailles et ça commence à me faire peur. Je m'étais dis que j'écrirais pour garder une trace, pour ne pas oublier, pour moi. Mais c'est vrai, mieux vaut continuer à écrire, comme je peux, comme ça vient, peut importe le style, pourvus qu'on est des restes. Et continuer, oui, il le faut. À se piquer. À écrire. Pour avancer. Je commence à avoir quelques bleus sur les cuisses et l'abdomen, là aussi, au moins il restera des traces.

 

...

 

Je ne regrette rien, absolument rien. Et ça, j'en suis sûr. Seulement, aujourd'hui, ce soir, je me sens bien seule. Alors j'écris. Enfin, j'aligne des mots au grès de ce qui me sort de la tête. «Donneuse de bonheur» dit le slogan* de la campagne de sensibilisation au don d'ovocytes, et moi, que me donnera t-on en échange de tout ça? Rien… Altruisme. Ok, Soit. Mais quand même, des rendez-vous médicaux, des prises de sang en nombres, des résultats d'analyses qu'on attend avec anxiété, des réponses qui arrivent, bonnes ou mauvaises, tout ce que vous apprenez sur vous-même, les contacts familiaux qu'il faut renouer, aller chercher ses antécédents familiaux, déterrer les morts pour accéder aux informations capitales, et montrer patte blanche, encore. Personne ne peut imaginer l'immense bouleversement que tout cela peut provoquer dans la tête d'une femme qui a un jour décidé de se porter volontaire pour faire un don d'ovocytes. Alors moi, j'ai décidé d'écrire toute cette rugosité, cette beauté, cette choses bizarre, cette expérience ovni. 

 

En même temps, je sais très bien ce que l'on pourrait me répondre si je me plains: "personne t'as obligé, t'avais qu'à pas t'embarquer la-dedans, débrouille-toi". C'est vrai, on se soucie de ce que je transporte dans mon ventre, cette marchandise microscopique, invisible et tellement précieuse mais moi, qui sait ce qui se trame dans ma tête, comment je ressens tout cela? C'est un peu comme une femme enceinte: on l'aime, on la chérie, on la gâte, on la protège, elle est un peu le centre du monde, mais en fait, le centre du monde, ce n'est pas elle mais ce qu'elle porte, le nouveau monde. Je suis harassée ce soir, mais je reste heureuse, heureuse d'en être arrivée là. 

 

Demain, je dois retourner à l'hôpital pour mon troisième rendez-vous de contrôle: Me lever à 6h du matin, arriver dans le service, voir qu'il y a déjà pas mal de femmes, jeunes et moins jeunes, seules ou avec leur compagnon, voir que certaines ont déjà l'habitude, que d'autres semblent perdues et cherchent vainement où se mettre, et moi, inscrire mon nom sur la liste d'arrivée, m'asseoir et patienter. Et puis, entendre mon nom, me lever, marcher, entrer dans une pièce, me déshabiller, m'allonger, écarter les jambes, sonde, contrôle, observation, patienter, prise de sang, contrôle, observation... On verra bien demain. On verra bien. Jusqu'au bout, on verra bien. Restons confiante, concentrée et confiante. J'espère qu'on y est presque.

 

...

 

21h53.

 

Les douleurs reprennent, c'est l'heure. Et encore, ce n'est pas violent, largement supportable comparé à d'autres qui ont fait une hyperstimulation, j'imagine. Vraiment, quand j'y repense, je ne me plains pas. Mais je m'inquiète pour d'autres jeunes femmes à qui ça pourrait arriver, une hyperstimulation

c'est pas anodin, c'est même grave parfois, non?

 

*La campagne de sensibilisation  au don de gamètes de l'automne 2018 organisée par l'Agence de Biomédecine a récemment troqué la notion (trompeuse selon moi) de "bonheur" pour celle (bien plus pertinente à mes yeux) de "solidarité".

22 avril, tard le soir.

Je sens mon ventre, je sens qu’il y a des choses à l’intérieur, comme un sac mou et rempli de billes.

...

 

Se sentir tiraillée entre le besoin viscérale de vivre les dernières heures seule, juste avec moi, mon corps et ma tête comme seuls et fidèles compagnons de route, et dans mon ventre, ce petit sac mou rempli de petites choses magiques. Sur l’écran de contrôle de l’échographie ce matin, je les ai vu, cachés dans leur grotte noir avec le gros oeil au fond, ils sont là, collés les uns aux autres scindés en deux équipes déséquilibrées, ils ne sont  pas très nombreux mais peut importe, ils sont bien gros maintenants.Ils resterons encore 3 nuits bien au chaud, le temps que je finisse de les couver. Et puis, si tout va bien, certains d’entre eux seront assez mûres pour être confiés à une autre femme et advienne que pourra. Il me tarde d'arriver au bout, qu'on me les enlève doucement et que je récupère l'intégrité de mon corps, que celui-ci puisse retrouver son rythme, que je ne me sente plus obligée de faire attention dans la rue pour qu'il ne m'arrive pas un accident. Sans rire, je transporte une marchandise précieuse qui, aux USA par exemple pourrait se vendre un bon prix

Des petits lingots
dorment en moi.

...

 

Demain, il ne faut pas se tromper: 2 ampoules de Decapeptyl à 20h30 précise. Il faut être rigoureuse, c'est une grande responsabilité que j'ai là. Après m'être injecté durant plus de deux semaines des doses importantes d'hormones, j'ai aidé mon ventre à produire un petit bout d'éternité, tout petit, trop petit sans doute mais quand il me sera retiré ce petit lambeau de vie, j'aurais fait ce que j'avais à faire, j'aurais apporté ma petite goutte d'eau dans l'océan. Passé mon tour, délégué, je ne sais pas. Participé au monde d'une manière singulière sans doute mais à ma manière à moi, qu'il le veuille ou non le monde, c'est comme ça que je le vois, moi.

23 avril.

Seule - Au monde. Rétrécissement du temps, sentiment mêlé d’avoir une grande responsabilité lourdement et définitivement soudée sur mes épaules et la solitude nécessaire de moi et de mon corps au beau milieu d’une immensité sans nom. Arrivée aux portes d’une contrée tant rêvée nourrissant mon imagination depuis tout ce temps, le climat indescriptible et la chaleur suffocante que je ressens aujourd’hui - qui n’est que la tiédeur moite d’un été finissant - viennent tout d’un coup brouiller mes radars internes jusqu’ici bien réglés. 

 

Ce soir, à 20h30, 
cette seringue va signer la fin imminente 

d’un Grand Quelque Chose.

 

Depuis le jour où j’ai rapporté la boite à la maison, je sais que je ne me sens pas à la hauteur pour faire le mélange, ce foutu Décapeptyl est ma hantise, je fais comme si je ne le voyais pas mais je sais que je n’y couperais pas. Le paquet se compose de plusieurs ampoules de solution liquide et de fioles de poudre. Sur ma prescription, il est noté “deux ampoules”, on a beau être le jour J, je ne me sens pas capable de préparer ce truc pourtant essentiel dans le bon déroulement du protocole et la peur de mal faire l’emporte, je n’y arriverais pas, je le sais. Alors, dans la matinée, je prends sur moi et je contacte un cabinet d’infirmières. Puis deux, puis un troisième. Se déplacer pour si peu un samedi soir, dépassements d’honoraires ou pas, ça ne les intéresse pas. Pas possible, trop loin, trop tard, trop ceci, trop cela, on me raccroche presque au nez. Je me sens au pied du mur, coincée. Puis, un dernier. J'explique pour la énième fois mon problème et de l'autre coté du téléphone, enfin on semble comprendre mon désarroi. Mais l'infirmière n'est pas disponible, il faudra rappeler plus tard. Je dois faire mon injection à 20h30 précise, je lis sur la notice qu'il faut faire le mélange juste avant l'injection mais le cabinet ferme à 19h, pas de déplacement à domicile possible un samedi soir. Je ne me sens toujours pas de le faire, y a pas, il faudra que je fasse préparer ma seringue en avance, si toutefois cette infirmière libérale accepte ma demande assez inhabituelle, ça ne me rassure pas.

 

Pour tenter de comprendre cette histoire de préparation, je retourne à la pharmacie du centre commercial où j'ai récupéré les médicaments, là-bas, ils vont pouvoir me dire. J'explique mon inquiétude au pharmacien, je suis stressée, lui reste tranquille, ça m'énerve. Il me dit qu'on peut effectivement faire le mélange un peu en avance par une infirmière à condition de transporter la seringue au frais et de la mettre au frigo dès mon retour à la maison. Je garde en tête ce que dis pourtant la notice: faire le mélange JUSTE avant l'injection*. Mais si lui le dit, je lui fais confiance.
De toute façon, rien à faire, j'ai trop peur, je compte désormais sur ce cabinet d'infirmières que je dois recontacter, en plus, j'ai regardé sur Google Map, ce n'est pas loin. Mais l'infirmière n'est pas confirmée, je dois vraiment rappeler, au pire des cas, il faudra que je m'y colle de gré ou de force. Le pharmacien me donne une pochette isotherme pour transporter ma seringue et deux aiguilles: une première, de taille monstrueuse pour faire le mélange et une petite, toute fine pour effectuer l'injection moi-même si besoin. Il a beau m'expliquer que la grande aiguille ne sert QUE pour faire le mélange et qu'il faut utiliser la petite pour l'injection, rien à faire, je suis définitivement traumatisée. Petite nature.

Je rentre à la maison et rappelle le cabinet. Je réexplique mon cas et l'infirmière accepte (!) que je vienne ce soir juste avant la fermeture, un peu avant 19h pour faire préparer ma seringue. L'après-midi passe, dernier carrefour avant la fin. 

 

Le soir, vers 18h30, je me prépare. Je sors et je me dirige vers le cabinet, je vois où il se trouve, il ne faut pas que je me trompe de rue. Je longe l'avenue en regardant les numéros sur les façades des immeubles, ça y est, c'est ici mais... c'est fermé à clé! Heureusement, pas le temps de fouiller dans mon téléphone pour retrouver le numéro que finalement, la porte s'ouvre, je suis attendue. Je me présente, donne ma prescription et ma boite d'ampoules. On discute brièvement.

- Je suis donneuse d'ovocytes.
- C'est pas vrai ?! 

 

Pendant que l'infirmière prépare ma seringue, je suis partagée entre la fierté et l'angoisse. J'explique rapidement ma démarche, le décret, l'attente, ma famille, tout ça. Et pourquoi j'en suis là ce soir. Elle comprends ce que je dis et ce que je peux ressentir, elle SAIT ce qu'est une donneuse. Je suis requinquée comme jamais. Elle me rassure quant à la conservation du Decapeptyl mais en effet, il ne faut pas trainer, j’ai bien fait d’acheter cette pochette isotherme. Elle fait vite, on abrège la discussion, elle va fermer,  il est presque 18h50, je rentre à la maison à pied aussi vite que je peux.


* Notice du Décapeptyl 0,1mg: "La poudre doit être mise en solution immédiatement avant l'injection..." 
Donc ne faites surtout pas comme moi sinon, vous risquez de foirer le protocole. (mais ça, quand on te le dis pas...)

"Le précieux", 
seringue préparée vers 18h40 et mise au frigo vers 19h05.

24 avril, 01h07.

Quelqu’un pourra-t-il  me dire un jour comment j’en suis arrivé là…? J’ai l’impression que ces derniers mois ont duré des années. J’arrive enfin au bout. À quoi peut bien tenir la vie au fond, au fond… Après? Je me demande s’il y aura un après, je ne vois rien devant moi. Juste compter les dernières heures qu'il me reste, sereine, apaisée, prête, calme mais toujours, un oeil conscient reste fébrile à l’idée de ce qui pourrait se passer ou surtout ne pas se passer lundi matin .

 

L’injection de Décapeptyl que je me suis administré ce soir est décisive pour le bon déroulement des choses lundi matin. Mon cerveau est en stand-by, je me suis mis depuis quelques jours dans une sorte de veille où je n’ai gardé que les fonctions vitales pour vivre, je suis comme une chambre plongée dans la pénombre, une chambre remplie de machines dont le ronronnement léger et apaisant dégage une chaleur enveloppante, je suis cette grande couverture douce et bleue de mon enfance, je m’enveloppe et trouve enfin le réconfort en moi.

Les humains procréent
pour se consoler,

se consoler de leur naissance, 
cette naissance fatale

qui les condamne
à mort.

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Partie 2

Partie 3

BellyWesternProject - 2015-2019.

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