Partie 3

23 mars.

Aujourd’hui, c’est le  grand rendez-vous marathon

anesthésiste / généticienne / psychologue et médecin référant,

le tout en une seule matinée.

 

Vers 10h. Première entrevue avec l’anesthésiste. Il y a déjà une file d'attente devant la porte mais ça va vite et c'est déjà mon tour. Je rentre, on ne s'attarde pas, une pile de dossier l’attend sur le coin de son bureau, je sens que sa journée sera longue, je m'assoie. Il résume, m’explique les avantages et inconvénients de l’anesthésie locale et générale. Je me suis déjà renseigné de mon coté, je préfère la générale, Je n’ai encore jamais subi d’anesthésie de ce type, ça sera la première fois de ma vie. Le rendez-vous ne dure pas plus de dix minutes. Anesthésiste: ok, next.

 

Je descends deux étages, me dirige vers le service où se trouve le bureau de la généticienne, je regarde les petits écritaux aux portes, il semblerait que la psychologue se trouve là également, je n’aurais pas à courir dans les couloirs pour la trouver, c’est déjà ça.  Ici, les travaux sont finis, ça me change du service du premier étage avec ses néons blafards. Ici, il y a un comptoir d'accueil, une petite salle d’attente claire et lumineuse, des fauteuils confortables et un peu de lecture, un ilot de sérénité essentiel quand on sait qu'être convoquée ici signifie qu'on doit s'attendre à tout, au pire comme au meilleur. Je m’assoie, je bouquine et pendant ce temps, mon cerveau mouline, s’organise: faire de la place, garder les informations utiles, virer les autres, optimiser les performances internes: vide ton cache ma grande, ça te fera du bien. 

Updating in progress...

Puis, on appelle mon nom, la rencontre dure longtemps. Je dois ici faire appel à ma mémoire familiale pour aider la généticienne qui va établir mon arbre généalogique. Et ce n’est pas évident, parents, grands-parents, cousins, petit-cousins, pathologies connues, cause de la mort si mort il y a. Il ne faut rien cacher, ne pas mentir car il s’agit de rechercher des gènes rédhibitoires et éviter tout risque de transmission d’une pathologie à l’enfant qui pourrait naitre grâce à un de mes ovules. Elle prend une feuille, dessine, m’interroge, je répond, elle écrit et on remonte mes origines comme ça pendant plusieurs minutes. 

En choisissant de venir ici,  j'ai accepté de mettre mon destin entre ses mains, je suis libre de tout arrêter maintenant si je le souhaite. Je reste. Il faut se raconter, se rappeler des bons comme des mauvais souvenirs, c'est une situation assez singulière, cette spécialiste que je ne connais pas ou si peu enquête sur moi et ma famille,  il faut en quelque sorte "se mettre à table", presque avouer la vérité, même si on n'a rien fait de mal. En dire trop ou pas assez, tout dire, autant que faire se peut, ne pas prendre le risque d'omettre volontairement quelques détails familiaux dans l'espoir d'être retenue dans le protocole, ça serait criminel et stupide, mais ma mémoire n'est pas illimitée et j'ai peur d'oublier des choses. En même temps, la hantise: celle de voir mes paroles se retourner contre moi et être victime des informations que j'aurais moi-même choisi de divulguer. Une pathologie chez l'un des membres de ma famille pourrait m'écarter définitivement et une chance sur combien de la transmettre à mes propres enfants si un jour de décide d'en faire... Situation complexe. Je m’efforce d’être précise, c’est angoissant, j'avance, pas à pas, avec la prudence et l'inquiétude légitime des suspects. Plus je m’attarde sur un des membres, plus ce dernier devient un ennemi potentiel et l’album de famille prend tout d’un coup des allures étranges et mortifère. À chacune de mes réponses, je consens à laisser cette femme assise en face de moi m'ouvrir un peu plus les entrailles avec son stylo-scalpèle. 

Et puis, il y a un problème. Une information manquante, erronée, floue, j'ai beau creuser ma mémoire, rien n'y fait, je ne sais plus. Je ne sais plus ce qui a précisément emporté ma grand-mère paternelle.
Tout s'arrête net. La généticienne est formelle, si je ne réussis pas apporter plus de détails quant aux circonstances exactes de sa mort, je ne serais pas retenue pour faire un don d'ovocytes, ni ici ni ailleurs et je devrais abandonner cette idée pour toujours. Je me doutais qu'il y aurait des morts qui risqueraient de ne pas passer et je m'y étais préparé mais celle-ci, je ne m'y attendais pas du tout.

 

Dans mon esprit, elle était la matriarche,

celle sur qui la famille reposait,

pourquoi c'est elle qui resurgit

à ce moment clé de mon existence?

 

Je ressors du bureau avec la sensation de tomber dans le vide et personne ne voit rien, personne ne voit rien de ce qui se passe à l'intérieur de moi, personne n'est là pour moi et j'en sais désormais trop.
Mais je tiens. Je tiens encore debout. Il n'y a pas le choix, il faut y aller. Et puis, je l'ai décidé alors vaille que vaille, je continue. 
Vient le rendez-vous avez la psychologue. Malgré ce qui vient de me tomber dessus, mon niveau de résistance au stress semble avoir considérablement augmenté depuis quelques minutes et étonnamment, je garde le cap. Prudente, je me suis préparée à cet entretien, je ne veux pas me discréditer ni risquer de dire des choses qui pourraient jouer contre moi. Je me présente, j'évoque mon parcours, les problèmes de fertilité dans ma famille qui motivent ma démarche, mon ressenti. Cette chose que j'ai envie de faire est tellement inhabituelle et rare qu'au fond de moi j'ai toujours peur de passer pour une dingue quand j'en parle alors ici, devant cette spécialiste, je m'efforce de ne rien laisser trainer dans les coins obscures, il n'est pas question que je laisse un seul fantôme foutre en l'air tout ce que j'ai entrepris jusqu'ici, encore moins de passer pour une fille instable et déséquilibrée. Et puis, j'aime bien parler de tout ça finalement. Je ressors un peu plus d'une heure plus tard. 

Le temps passe, ne pas lâcher, la matinée n'est pas encore finie, tenir, encore.

Ultime rendez-vous avec le médecin référant pour faire le point,  je remonte au premier étage. Je ne sais plus vraiment comment l'entrevue se déroule mais je sais qu'on a peu de temps parce qu'on est en retard sur le planning. Toujours du retard, jamais assez de temps, je déborde, décidément. L'entrevue est brève, on s'installe rapidement dans le bureau. Le test AMH que j'avais fait en juillet dernier à ma propre initiative indiquait un taux assez bas de 1.85 ng/ml. Le médecin me donne les résultats du second test réalisé le 5 février dernier (le jour où j'avais oublié mon p... de papier) et le couperet tombe: le taux est descendu à 1.16 ng/ml. Accablée et désorientée, je ne sais même plus si je réagis ni comment, c'est l'hécatombe, une véritable calamité. En l'espace d'à peine quelques heures, j'apprends que je trimbale peut-être un problème génétique et que ma fertilité s'effrite de manière inquiétante. La perspective de devenir donneuse s’arrache en lambeaux, tout est en train de s'arrêter devant mes yeux, je suis seule, impuissante et la peur, la peur doucement fait son lit. 

 

Perdue et défaite, mon esprit est un champs de ruines où plus rien ne se relie. Je ne suis plus qu'un corps qui réagit mécaniquement aux stimulus extérieurs. Entre temps et contre toute attente, le médecin vient de rédiger la prescription médicale pour suivre le protocole de stimulation ovarienne(!), je ne comprends plus rien, tout est brouillé dans ma tête: malgré tout ce que je viens d'apprendre ce matin, je suis donc autorisé à commencer le protocole de stimulation...? Les informations ne remontent plus jusqu'à mon cerveau tellement je suis épuisée mentalement. Je ressors de la petite pièce, larguée, zombie avec le papier entre les mains et mécaniquement, je rejoins le bureau des infirmières pour qu’elles m’expliquent comment suivre la procédure du traitement hormonal. 
 

what !?

"stimulation hormonale", "protocole"…??

 

Quelques instants plus tard, mes neurones pas encore morts se reconnectent. Pourquoi ? Comment est-ce possible? C’est insensé, tout semble me barrer la route depuis ce matin et encore à l’instant avec ce chiffre qui sonne comme une malédiction et on me demande malgré tout de faire comme si j’étais apte à aller au front. De deux choses l’une: ou je suis bonne à enfermer, ou bien quelque chose m’échappe, mais quoi? Pas le temps pour la sidération, je me retrouve assise dans le bureau de l’infirmière qui va m'expliquer comment utiliser les seringues pour la stimulation hormonale, faire les dosages etc. 

Ecrasée mentalement, je rassemble le peu de cerveau disponible qu’il me reste pour assimiler tout ce qu’elle me dit, elle a l’habitude, c’est son quotidien mais moi, je sens que je bascule dans une autre dimension. Tout va assez vite: elle me décrit la marche à suivre, j’essaie de me souvenir de ce que m’a expliqué E. l'ancienne donneuse contactée par mail en septembre dernier mais c’est le flou total. L’infirmière sort alors un gros stylet d’injection - jamais vu ça de ma vie! - elle l’ouvre et me montre comment l’utiliser, je me concentre comme je peux, faut pas se planter, j'écoute et j'imprime. Elle me tend le stylo et j’essaie de faire pareil, tout est tellement précipité dans ma tête, il faut que je note sinon je vais tout oublier:

PREMIER JOUR DES RÈGLES:
   > ENVOYER UN MAIL À L’INFIRMIÈRE RÉFÉRANTE + DONNER MES NOMS,   

     PRÉNOMS ET DATE DE NAISSANCE.

• SECOND JOUR DES RÈGLES 
  (ATTENTION, IL FAUT DES RÈGLES “ROUGES”):    

   > COMMENCER LES INJECTIONS DE GONAL-F 

SIXIEME JOUR DES RÈGLES: 

   > AJOUTER UNE INJECTION D'ORGALUTRAN 

 

J’écris, j’entoure, je souligne et re re souligne.

 

• SI LE 10 AVRIL PAS DE RÈGLES:
   > ENVOYER UN MAIL AU MEDECIN REFERENT.

 

 

Ah oui, ça peut arriver ça ? Non de dieu... Et comment je fais si...? 

 

 

 

ANGOISSE

 

 

Je dois finir ma plaquette de pilules le 2 avril et si mon corps garde ses petites habitudes, mes règles doivent tomber le 6 ou 7 avril. Mais si je ne les ai pas ?  Non, y’a pas de raison...
Mais et si...?? 

 

RE-ANGOISSE !! 

 

 

Le médecin  :

- Ne vous inquiétez pas...

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