Partie 1

Il y a quelques années, en France*.
 

(à l'époque, le don de gamètes était encore interdit aux personnes nullipares).

Printemps.

 

Les jours rallongent. Mon contrat dans l'entreprise où je travaille se termine, j'ai le sentiment d'en avoir fait le tour et je vais prendre du temps pour moi. Il fait beau, le temps est clair, c'est la fin du printemps, plus rien ni personne ne m'attend. Je suis maintenant une grande fille seule, sans projet, sans envie particulière, juste là, à vivre et rien d'autre. Désormais je suis libre, libre de n'être rien ni personne pour personne, anonyme et sans aucune forme d'utilité, seule et lâchée dans la nature, je suis.

 

Devant moi, le vertige. Sans trop comprendre, je me retrouve là, larguée entre une joie immense et l'angoisse du néant. Plongée dans une lenteur nouvelle et libératrice, je me sens pourtant paumée au milieu de moi-même. Mais de quoi ai-je envie au juste ? De tout et de rien. Au fond, j'ai juste envie de m'arrêter un moment, tranquille, sans responsabilités, sans projets si chers à notre société où l'oisiveté et le désoeuvrement ne sont pas vraiment de mise. En fait, j'ai surtout besoin d'humer l'air, de sentir le soleil me chauffer la crête et les os, de me laisser couler doucement, et avoir du temps pour moi. Le temps justement, celui qui va peut-être me manquer bientôt, ce temps qui devient précieux quand on est une femme, je suis une femme. Je viens d'avoir 30 ans et l'inévitable fantôme de l'horloge biologique commence à raisonner. Pragmatique et naïve à la fois, je me dis:
 

"je n'ai pas d'enfant
mais l'heure tourne et
j'ai envie de faire quelque chose,
quelque chose de bien".

 

Les jours passent, le printemps se termine, ensoleillé et ouverts à toutes les possibilités, je me dis pourquoi pas en profiter pour me renseigner et me porter volontaire, c'est l'histoire de quelques semaines tout au plus et comme je n'ai justement rien d'autre devant moi que du temps disponible et vierge de tout, c'est peut-être le bon moment. C'est bizarre comme idée mais j'ai envie de le faire. J'ai des ovules qui dorment et je ne m'en sers pas pour le moment, alors, autant que ça serve à d'autres, tout simplement.

Grande fille qui rêve…




* Article 511-10 du Code Pénal: "Le fait de divulguer une information permettant à la fois d'identifier une personne ou un couple qui a fait don de gamètes et le couple qui les a reçus est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende". (J'espère que je serais assez anonyme ici pour ne pas avoir d'ennui avec la justice...)
 

Eté, la même année. (qu'on-n'a-pas-le-droit-de-dire-parce-que-c'est-la-loi)

Un jour de juin, je cherche au hasard sur le net et je découvre que j’habite tout près d’un cecos**, si près que je passais devant l'hôpital chaque jour pour aller travailler. C’est décidé, je vais le faire. Je veux le faire. Et puisque je n'ai qu'à descendre l'avenue pour y aller, raison de plus pour se motiver. Je sors de chez moi, je marche quelques minutes et j'arrive devant l'hôpital. Je rentre dans un premier bâtiment, rez-de-chaussée, premier étage, gauche, droite, je redescends, j'arpente un second bâtiment puis un autre, je retourne à l’accueil, demande mon chemin, dédale obscure, l’établissement est en travaux et je me perds dans les couloirs. Excusez-moi, c'est où le cecos  ? Finalement, je trouve le service en question et on m’oriente vers une dame dans un petit bureau, l’entrevue sera brève. Je rentre, lui explique ma motivation:

 

- Bonjour, je voudrais faire un don d'ovocytes, comment ça se passe ?

Elle me pose deux-trois questions, j'y réponds, jusqu'à cette dernière:

 

- Avez-vous des enfants ?

- Heu, non.

- Alors on ne peut pas vous prendre.  

- Pourquoi?

-On ne peut pas accepter les personnes qui n’ont pas procréé, c’est comme ça.

Pas plus d’explication. Surprise et vexée, je ressors avec un sentiment d’amertume. Et surtout, je ne comprends pas ce raisonnement qui consiste à dire :


Vous n’avez pas d’enfant

donc vous ne pouvez pas donner
vos ovocytes.

 

Pourquoi, parce que je n’ai pas d’enfant, je n’ai pas le droit de faire un don de gamètes...?

Je ne saisis pas le lien entre le fait qu’il faille être mère pour avoir le droit de donner quelques ovules, d’autant plus qu’après avoir fait quelques recherches sommaires, je constate qu’il y a une grande pénurie de volontaires en France. Je me présente, on me refuse et surtout, on ne me donne pas plus d’explication. La dame du cecos elle-même ne semblait pas pouvoir m'expliquer pourquoi il fallait avoir des enfants pour se porter candidate au don d’ovocytes alors non, je ne comprends pas. J'ai tout d'un coup l'impression d'être différente.

Mais différente de quoi? Différente pourquoi? Intriguée et piquée au vif, je me dis que je suis pourtant une femme avec des organes reproducteurs a priori en bon état de fonctionnement et vu que j’ai des règles depuis mes 13 ans, j’ai des ovules alors où est le problème? Et ces trois mots qui ne riment à rien, expression si pauvre d’esprit, véritable cul de sac intellectuel et qui anéantit toute tentative de réflexion parce que:

 

"C’EST - COMME - ÇA"

 

Il y a bien une raison, une explication, quelque chose, pourquoi j'ai pas le droit de participer moi? En sortant de l’hôpital, je m’interroge, je rumine, j’essaie de comprendre. Je n’ai pas d’enfant donc je ne peux pas participer. Je ne suis pas mère donc je ne sers à rien. Mais alors, je ne suis pas une vraie femme?

Je ne m'en remets pas. Je ne comprends pas pourquoi on ne veut pas de moi,  je me sens tout d’un coup rejetée, reléguée, disqualifiée, j’ai l’impression d’être une mauvaise fille, trop curieuse, pas à sa place et qui s’intéresse à un sujet auquel elle n’aurait même pas dû penser. Blessée dans ma féminité désormais bâtarde, je rentre chez moi, je prends mon ordinateur pour tenter d’en savoir plus. Mais comment et surtout quoi trouver quand on ne sais déjà pas précisément ce que l’on cherche? Je tâtonne: "Don d’ovocytes sans enfant" / "don d’ovocytes célibataire" / etc. 

 

Après ces quelques requêtes hasardeuses dans Google, je ne récolte pas grand chose. Je continue tout de même à fouiller mais d’heure en heure, je finis par errer, mollement, de page en page, sans conviction. En fin d’après-midi, mes espoirs s’étiolent et je commence à me dire que si je ne trouve rien, c’est que ce n’est pas pour moi ou bien ce n’est pas le bon moment et c’est tout. Mais tout de même, ça me taraude et cette interrogation ne me lâche pas. Un peu plus tard dans la soirée, fatiguée de ne rien trouver, j’envisage de fermer mon ordinateur mais avant, je ne sais pas trop pourquoi, je tape une dernière requête, comme ça, pour voir. Je ne sais plus ce que j’ai écrit dans la barre de recherche mais je finis par tomber sur le site d’une association. J’explore brièvement le site: fertilité, reproduction, FIV, etc... Pas franchement mon rayon. Mais, je vois qu'il y a un onglet "don d’ovocytes" et ça, ça m’intéresse un peu plus. Je trouve l’adresse mail de contact et, avec les quelques restes d’espoir de la journée, j’envoie une bouteille à la mer, on verra bien.

**CECOS: Centre d'étude et de Conservation des Oeufs et du Sperme humain.

Objet : Infos don d’ovocytes.

Bonjour,  

 

Je me tourne vers vous pour tenter de trouver des réponses à mes questions car je ne sais pas à qui m’adresser.

Je m’appelle Emilie, j’ai 30 ans et depuis plus d’un an, j’envisage de faire un don d’ovocytes. J’ai décidé de sauter le pas en allant au cecos de l’hôpital près de chez moi pour savoir quelle était la marche à suivre. Malheureusement, je ne suis pas resté longtemps puisque j’ai appris que le décret d’application de la loi de 2011 concernant le don d’ovocytes n’était toujours pas passé. Je n’ai donc toujours pas le droit de donner mes ovocytes et j'en suis bien désolée.

 

(…)


Auriez-vous des informations sur ce sujet ? Savez-vous

à qui s’adresser pour savoir quand le décret passera ?

J’espère que vous pourrez m’éclairer. Je trouve cela tellement absurde de nous interdire à nous «nullipares» (rien que le nom est stigmatisant voir humiliant) de ne pas pouvoir aider des personnes désireuses d’avoir des enfants...

 

D’avance  merci.

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